Clause bénéficiaire démembrée : rédaction, quasi-usufruit et risques
Usufruit au conjoint, nue-propriété aux enfants : rédiger une clause démembrée, comprendre le quasi-usufruit, calculer l'impôt et cerner les risques.
Fondateur de Tech-Bharat et de JANCLODE, organisme de formation éditeur de Formations Obligatoires
Publié le · 11 min de lecture

« Mon conjoint pour l'usufruit, mes enfants pour la nue-propriété » : la formule est courte, et beaucoup de clients la choisissent parce qu'elle semble tout concilier. Elle fonctionne, à condition de savoir ce qu'elle produit au premier décès, puis au second. Ce guide s'adresse aux courtiers, agents généraux, conseillers en gestion de patrimoine et conseillers bancaires qui accompagnent la rédaction de la clause : ce que disent les textes, comment calculer, et les questions à faire trancher par le client avant de signer.
Le principe : partager le capital entre jouissance et propriété
Une clause bénéficiaire peut attribuer le capital en pleine propriété à une ou plusieurs personnes, ou le démembrer : l'usufruit à l'un, la nue-propriété aux autres. L'usufruit est « le droit de jouir des choses dont un autre a la propriété, comme le propriétaire lui-même, mais à la charge d'en conserver la substance » (code civil, art. 578). Le nu-propriétaire a la propriété sans la jouissance ; il la récupère au décès de l'usufruitier.
Chez un couple marié avec enfants, l'objectif est presque toujours double :
- faire vivre le conjoint survivant, qui a besoin de disposer des sommes ;
- préparer la transmission aux enfants, qui retrouveront la valeur du capital au second décès.
Une clause en pleine propriété au conjoint protège le premier objectif mais pas le second : ce que le conjoint reçoit, il le transmet à qui il veut, dans les limites de sa propre succession. Une clause en pleine propriété aux enfants fait l'inverse. Le démembrement cherche le milieu.
Le quasi-usufruit : ce qui se passe vraiment avec de l'argent
Le capital d'assurance vie est versé en argent. Or l'argent se consomme par l'usage. L'article 587 du code civil règle ce cas : si l'usufruit porte sur des choses dont on ne peut faire usage sans les consommer, « comme l'argent », l'usufruitier « a le droit de s'en servir, mais à la charge de rendre, à la fin de l'usufruit, soit des choses de même quantité et qualité soit leur valeur estimée à la date de la restitution ».
Concrètement, avec une clause démembrée sans autre précision :
- l'assureur verse le capital au conjoint usufruitier, qui l'utilise librement ;
- les enfants nus-propriétaires deviennent créanciers de la somme reçue ;
- au décès du conjoint, cette créance de restitution est réglée sur sa succession.
C'est là que se trouve le risque. Si le conjoint dépense le capital, se remarie, ou si sa succession ne contient pas assez d'actifs, la créance des enfants peut n'être payée qu'en partie. Le code civil prévoit deux protections générales : un inventaire avant l'entrée en jouissance (art. 600) et une caution de jouir raisonnablement (art. 601), dont l'acte constitutif de l'usufruit peut dispenser. Dans les faits, tout se joue dans la rédaction de la clause et dans les écrits établis au moment du versement.
Les points que la clause doit trancher
Une clause démembrée réduite à une ligne laisse au moins six questions ouvertes. Le conseiller les pose ; le client décide ; un notaire valide la rédaction dès que la situation n'est pas simple.
| Question | Les options | Ce qui en dépend |
|---|---|---|
| Quasi-usufruit ou remploi ? | Laisser le conjoint disposer des fonds, ou prévoir leur remploi dans un placement ou un bien qui restera démembré | Liberté du conjoint contre sécurité des enfants |
| Inventaire et caution ? | Dispense ou non (code civil, art. 600 et 601) | Formalisme et protection des nus-propriétaires |
| Comment prouver la créance ? | Un écrit au moment du versement : reconnaissance de la créance par l'usufruitier, ou convention entre usufruitier et nus-propriétaires | Règlement et déduction de la dette au second décès |
| Et si le conjoint est décédé avant, ou renonce ? | Pleine propriété aux enfants | Sans cette précision, la clause peut devenir inapplicable |
| Et si un enfant est décédé avant ? | « Vivants ou représentés », ou accroissement aux autres | Même logique qu'en pleine propriété |
| Qui est « le conjoint » ? | La qualité s'apprécie au jour de l'exigibilité (code des assurances, art. L132-8) | Après un divorce et un remariage, l'usufruitier change |
Le dernier point est souvent oublié. « Mon conjoint » ne désigne pas la personne mariée au client le jour de la signature, mais celle qui a cette qualité au jour du décès. Un partenaire de PACS ou un concubin n'est jamais un « conjoint » : pour lui attribuer l'usufruit, il faut le désigner nommément.
Une rédaction complète, à adapter et à faire valider, ressemble à ceci : « Mon conjoint pour l'usufruit, et mes enfants, nés ou à naître, vivants ou représentés, par parts égales entre eux, pour la nue-propriété. À défaut de mon conjoint, mes enfants en pleine propriété, vivants ou représentés, par parts égales. À défaut, mes héritiers. » Les choix sur le remploi, la caution et l'inventaire s'ajoutent ensuite, de préférence avec un notaire.
Le calcul fiscal au premier décès
Pour les primes versées avant les 70 ans de l'assuré, le prélèvement de l'article 990 I du code général des impôts s'applique par bénéficiaire, après un abattement de 152 500 €, au taux de 20 % jusqu'à 700 000 € de part taxable et 31,25 % au-delà. Le texte règle expressément le démembrement : « le nu-propriétaire et l'usufruitier sont considérés, pour l'application du présent article, comme bénéficiaires au prorata de la part leur revenant (...), déterminée selon le barème prévu à l'article 669. Les abattements (...) sont répartis entre les personnes concernées dans les mêmes proportions. »
Le barème de l'article 669 dépend de l'âge de l'usufruitier :
| Âge de l'usufruitier | Usufruit | Nue-propriété |
|---|---|---|
| Moins de 61 ans révolus | 50 % | 50 % |
| Moins de 71 ans révolus | 40 % | 60 % |
| Moins de 81 ans révolus | 30 % | 70 % |
| Moins de 91 ans révolus | 20 % | 80 % |
| Plus de 91 ans révolus | 10 % | 90 % |
(Le barème complet commence à 90 % d'usufruit avant 21 ans révolus et descend de 10 points par tranche de dix ans.)
Deux précisions du BOFiP (BOI-TCAS-AUT-60) sont utiles : chaque couple usufruitier et nu-propriétaire partage un abattement distinct selon ce barème (§ 310), et lorsque l'usufruitier est le conjoint, exonéré, la fraction d'abattement qui lui revient est perdue pour les autres bénéficiaires (§ 330).
Exemple chiffré (situation fictive). Contrat de 500 000 €, primes versées avant 70 ans. Clause : usufruit à l'épouse, 68 ans ; nue-propriété aux deux enfants.
- Usufruit 40 %, nue-propriété 60 % (moins de 71 ans révolus).
- Part fiscale de l'épouse : 200 000 €, exonérée (le conjoint et le partenaire de PACS ne sont pas assujettis au prélèvement, art. 990 I et 796-0 bis).
- Part de chaque enfant : 500 000 × 60 % ÷ 2 = 150 000 €.
- Abattement de chaque enfant : 152 500 × 60 % = 91 500 €.
- Base taxable : 58 500 € ; prélèvement à 20 % : 11 700 € par enfant, 23 400 € au total.
Avec une clause « mes enfants par parts égales » en pleine propriété, chaque enfant recevrait 250 000 €, taxés sur 97 500 €, soit 19 500 € chacun et 39 000 € au total, mais l'épouse ne recevrait rien. Avec une clause « mon conjoint » en pleine propriété, aucun prélèvement ne serait dû, mais les enfants n'auraient aucun droit sur ce capital au second décès.
Pour les primes versées après 70 ans (article 757 B), le conjoint reste exonéré et les nus-propriétaires sont taxés aux droits de succession sur leur part ; la valorisation de la nue-propriété et la répartition de l'abattement global de 30 500 € entre bénéficiaires démembrés sont à faire vérifier par le notaire chargé de la succession.
Au second décès : la dette de restitution
Au décès du conjoint usufruitier, les enfants réclament leur créance à la succession. Pour la succession, c'est une dette. Peut-elle être déduite de l'actif taxable ?
Depuis la loi de finances pour 2024, l'article 774 bis du code général des impôts interdit de déduire « les dettes de restitution exigibles qui portent sur une somme d'argent dont le défunt s'était réservé l'usufruit ». Le texte vise les montages où une personne donne la nue-propriété d'une somme en s'en réservant l'usufruit. Le BOFiP (BOI-ENR-DMTG-10-40-20-20, § 275) précise qu'il ne s'applique pas à la dette de restitution portant sur une somme d'argent dont le défunt détenait l'usufruit pour avoir été désigné bénéficiaire en usufruit d'un contrat d'assurance vie.
La dette reste donc déductible dans les conditions de droit commun, à condition d'en justifier. D'où l'intérêt d'un écrit au premier décès : montant reçu, date, identité des nus-propriétaires.
Les risques à expliquer au client, sans détour
- Le risque d'insolvabilité de l'usufruitier. Le quasi-usufruit repose sur la confiance : si le conjoint dépense tout, la créance des enfants ne vaut que ce que vaut sa succession.
- Le risque de conflit familial. Dans une famille recomposée, des enfants d'une première union deviennent créanciers d'un beau-parent. La clause peut alors raviver des tensions ; un remploi ou une répartition directe (une fraction au conjoint, le reste aux enfants) peut être préférable.
- Le risque d'une clause incomplète. Sans rang de secours, le prédécès ou la renonciation de l'usufruitier peut rendre la clause inapplicable.
- Le risque d'un conjoint qui n'est plus le même. La qualité de conjoint s'apprécie au décès ; un remariage déplace l'usufruit.
- Le risque fiscal mal présenté. Le démembrement ne supprime pas le prélèvement des enfants : il le réduit au premier décès en fonction de l'âge du conjoint, et son intérêt au second décès suppose que la créance soit établie.
Ce que le conseiller doit faire, et tracer
Le distributeur n'est pas rédacteur d'actes, mais l'ACPR attend qu'il accompagne le client. Sa recommandation 2024-R-03 du 21 novembre 2024 demande, pour les contrats d'assurance vie rachetables, de recueillir la situation familiale du client pour l'accompagner dans la rédaction de la clause (point 2.1.3.1), de lui signaler l'importance de cette rédaction, d'en éclairer le fonctionnement et de l'accompagner s'il le souhaite (point 2.1.8.6).
Pour une clause démembrée, cela se traduit par :
- le recueil de la situation familiale (mariage, régime matrimonial, enfants de chaque union) et de la volonté du client ;
- l'explication du quasi-usufruit et de la créance de restitution, en mots simples ;
- les six questions du tableau ci-dessus, tranchées par le client ;
- un ordre de grandeur fiscal, présenté sans promesse et en signalant ce qui dépend d'autres contrats ou donations ;
- l'orientation vers un notaire pour valider la rédaction et organiser la preuve de la créance ;
- une trace écrite au dossier : situation, volonté, explications, clause retenue.
Ces éléments trouvent leur place dans le conseil écrit et motivé dû avant la souscription. Notre guide sur le devoir de conseil et les thèmes de formation DDA montre comment l'articuler avec vos autres obligations.
Se former sur la rédaction de la clause
La rédaction de la clause bénéficiaire, démembrement compris, relève des compétences de l'assurance vie que vos 15 heures annuelles de formation continue DDA doivent actualiser (code des assurances, art. R512-13-1 et A512-8). Notre module Clause bénéficiaire : rédiger et conseiller consacre deux heures en ligne au régime juridique, à la fiscalité au décès, aux contrats non réclamés et à la rédaction, avec des clauses à réécrire et des calculs guidés. Pour savoir qui est tenu à ces 15 heures, voir qui est concerné par la formation DDA.
Questions fréquentes
La clause démembrée est-elle réservée aux couples mariés ?
Non. L'usufruit peut être attribué à toute personne, à condition de la désigner clairement. Pour un partenaire de PACS ou un concubin, il faut une désignation nominative, puisque « mon conjoint » ne vise que l'époux au jour du décès. Fiscalement, le partenaire de PACS est exonéré comme le conjoint ; le concubin ne l'est pas.
Le conjoint usufruitier peut-il dépenser tout le capital ?
En quasi-usufruit, oui : l'article 587 du code civil lui permet de se servir de l'argent, à charge de rendre sa valeur à la fin de l'usufruit. Si le client veut limiter cette liberté, la clause peut prévoir un remploi ; c'est un choix à faire rédiger avec un notaire.
Le démembrement réduit-il toujours l'impôt ?
Au premier décès, il réduit la part taxable des enfants en fonction de l'âge du conjoint usufruitier (art. 669), mais il réduit aussi leur abattement dans la même proportion. Son intérêt se mesure sur les deux décès et dépend de la preuve de la créance de restitution. Un calcul se fait au cas par cas.
Sources officielles consultées
- Code général des impôts, art. 990 I (démembrement de la clause bénéficiaire) – Légifrance
- Code général des impôts, art. 669 (barème de l'usufruit et de la nue-propriété) – Légifrance
- Code civil, art. 587 (quasi-usufruit) – Légifrance
- Code des assurances, art. L132-8 (désignation du bénéficiaire, conjoint) – Légifrance
- Code général des impôts, art. 774 bis (dettes de restitution) – Légifrance
- BOFiP, BOI-TCAS-AUT-60 du 30 mars 2023, § 310 à 330 (démembrement et abattement)
- BOFiP, BOI-ENR-DMTG-10-40-20-20 du 26 septembre 2024, § 275 (article 774 bis et assurance vie)
- ACPR, recommandation 2024-R-03 du 21 novembre 2024 (accompagnement dans la rédaction de la clause bénéficiaire)
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Ce guide est une information générale, pas un avis juridique. Vérifiez votre situation auprès de l'autorité compétente ou d'un conseil.
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