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Immobilier

Déclaration de soupçon à Tracfin en agence immobilière : quand, comment, et le silence

Agence immobilière et Tracfin : ce qui se déclare, avant le compromis ou après, qui déclare sur ERMES, son contenu, et ce qu'on ne dit jamais au client.

Clément Lacaille

Fondateur de Tech-Bharat et de JANCLODE, organisme de formation éditeur de Formations Obligatoires

Publié le · 11 min de lecture

Billets et pièces en euros

Une agence immobilière doit déclarer à Tracfin toute opération dont elle sait, soupçonne ou a de bonnes raisons de soupçonner qu'elle provient d'une infraction punie de plus d'un an de prison ou qu'elle finance le terrorisme, y compris une simple tentative. La déclaration se fait avant la vente lorsque c'est possible, sur la plateforme ERMES, par le déclarant désigné de l'agence. Elle est individuelle : la banque ou le notaire ne déclarent pas à votre place. Et elle est confidentielle : en révéler l'existence au client est puni de 22 500 euros d'amende.

Ce guide reprend chaque étape, du doute du négociateur à l'archivage du dossier, à partir du code monétaire et financier et du guide publié par Tracfin et la DGCCRF en janvier 2026 pour les professionnels de l'immobilier.

Votre agence est-elle concernée ?

Les professionnels de l'immobilier sont assujettis par le 8° de l'article L561-2 du code monétaire et financier, mais pas pour toutes leurs activités :

  • transaction (achat, vente, recherche, échange) : oui, sans seuil de prix ;
  • location : seulement en exécution d'un mandat de transaction et pour un loyer mensuel d'au moins 10 000 euros ;
  • fonds de commerce et parts de sociétés immobilières : oui ;
  • gestion locative et syndic : non, au titre de ces activités.

Une agence qui ne fait que de la gestion et du syndic n'a donc pas d'obligation de déclaration pour ces activités. Dès qu'elle vend un lot, elle en a une pour cette vente. Le détail du champ et du contrôle par la DGCCRF figure dans notre guide sur ce que vérifie la DGCCRF en agence immobilière.

Ce qui se déclare : un soupçon, pas une preuve

L'article L561-15 vise les sommes ou opérations dont l'agence « sait, soupçonne ou a de bonnes raisons de soupçonner » qu'elles proviennent d'une infraction passible d'une peine privative de liberté supérieure à un an ou sont liées au financement du terrorisme. Trois précisions du même article comptent en agence :

  • pour la fraude fiscale, la déclaration est due lorsqu'au moins un des critères fixés par décret est présent (article D561-32-1) ;
  • les tentatives se déclarent aussi : une vente qui ne se fait pas parce que l'agence a refusé un montage peut quand même appeler une déclaration ;
  • toute information nouvelle qui conforte, infirme ou modifie une déclaration déjà faite est transmise sans délai.

Le guide de 2026 décrit le soupçon comme la conclusion d'un professionnel qui a pris en compte tous les critères pertinents : il repose rarement sur un seul élément, mais sur « un faisceau d'indices », et suppose de regarder l'opération dans son ensemble.

Les signaux que Tracfin cite pour l'immobilier

Les illustrations publiées dans le guide de 2026 retiennent notamment :

  • une demande de régler une partie du prix en espèces ;
  • un acquéreur dont le profil économique paraît incohérent avec le montant ;
  • une personne qui accompagne l'acquéreur et mène la discussion sans lien apparent ;
  • des fonds venant d'un compte situé dans un pays à fiscalité avantageuse, sans justification de leur origine ;
  • des avenants successifs à la promesse qui changent l'acquéreur ou son bénéficiaire effectif ;
  • une presse négative sur l'un des acteurs.

La demande d'espèces mérite un mot. Le prix d'une vente passe par le notaire, et les paiements qu'il effectue ou reçoit pour un acte soumis à publicité foncière se font par virement au-delà de 3 000 euros (articles L112-6-1 et R112-5). Une proposition de verser une partie du prix « hors acte » en liquide n'a pas sa place dans une vente régulière : c'est à la fois une dissimulation de prix et un signal fort.

Avant de déclarer : l'examen renforcé, par écrit

Le doute n'aboutit pas automatiquement à une déclaration. Lorsqu'une opération est particulièrement complexe, d'un montant inhabituellement élevé ou sans justification économique apparente, l'article L561-10-2 impose un examen renforcé : l'agence interroge le client sur l'origine des fonds, leur destination, l'objet de l'opération et l'identité de la personne qui en bénéficie. Les résultats sont consignés par écrit (article R561-22) et conservés cinq ans.

À l'issue de cet examen, soit le doute est levé, et le dossier le montre ; soit il persiste, et l'agence déclare. Si elle ne parvient pas à identifier son client ou à comprendre l'opération, l'article L561-8 est sans ambiguïté : elle n'exécute aucune opération, n'établit ni ne poursuit aucune relation d'affaires, et peut transmettre une déclaration.

Quand déclarer : avant le compromis si possible

L'article L561-16 impose de s'abstenir d'effectuer l'opération suspecte tant que la déclaration n'a pas été faite. Le guide de 2026 en tire la règle pratique : la déclaration intervient avant l'exécution de la transaction, pour permettre à Tracfin d'exercer, le cas échéant, son droit d'opposition.

Ce droit, prévu par l'article L561-24, reporte l'exécution de l'opération de dix jours ouvrables à compter de la notification. Le guide note qu'il est rarement exercé auprès des professionnels de l'immobilier, mais il n'existe que si la déclaration arrive à temps.

Si l'opération a déjà été réalisée, parce qu'il était impossible d'y surseoir, que le report aurait pu gêner les investigations, ou que le soupçon est apparu après coup, l'agence en informe Tracfin sans délai (article L561-16, second alinéa). Découvrir un élément troublant après la signature de l'acte n'est donc pas une raison de se taire.

Qui déclare : le déclarant de l'agence

Chaque structure désigne un déclarant et un correspondant Tracfin, qui peuvent être la même personne. Pour les professionnels de l'immobilier, l'identité et la qualité du déclarant sont communiquées à Tracfin par un document distinct joint à la première déclaration, et le correspondant est désigné de la même manière (articles R561-23 et R561-24). Dans une agence de trois personnes, c'est souvent le gérant.

Le négociateur salarié ou l'agent commercial qui a un doute ne déclare pas lui-même en principe : il le signale en interne au déclarant, selon la procédure de l'agence. L'article R561-23 permet toutefois à un dirigeant ou à un préposé, dans des cas exceptionnels, notamment d'urgence, de déclarer directement, la déclaration étant ensuite confirmée par le déclarant. Le guide de 2026 rappelle que le gérant doit veiller à ce que les agents commerciaux travaillant en exclusivité pour l'agence respectent les obligations anti-blanchiment : la remontée des doutes doit donc les inclure.

Comment déclarer : ERMES et le contenu exigé

Selon le guide de 2026, la déclaration s'adresse obligatoirement par la plateforme dématérialisée ERMES, gratuite, accessible après inscription en ligne. Il vaut mieux créer le compte avant d'en avoir besoin.

L'article R561-31 fixe le contenu, notamment :

  • la profession du déclarant et ses coordonnées ;
  • le cas de déclaration ;
  • les éléments d'identification du client et, le cas échéant, du bénéficiaire effectif ;
  • l'objet et la nature de la relation d'affaires ;
  • un descriptif de l'opération ;
  • les éléments d'analyse qui ont conduit à déclarer ;
  • si l'opération n'est pas encore exécutée, son délai d'exécution.

Une déclaration incomplète n'est pas perdue : Tracfin invite à la régulariser dans le délai d'un mois, puis peut la déclarer irrecevable (R561-31, V). Le guide recommande d'être exhaustif (pièces d'identité, extraits d'immatriculation, statuts, échanges avec le client, montants), d'expliciter les critères d'alerte, et de prévenir Tracfin d'un dossier urgent ou sensible par courriel à crf.france@finances.gouv.fr ou au 01 57 53 27 00.

« La banque et le notaire le feront »

C'est l'erreur la plus fréquente. Le guide de 2026 est explicite : la déclaration est individuelle, et un professionnel ne peut s'exonérer au motif qu'une banque ou un notaire, également assujettis, sont susceptibles de signaler la même opération. Chacun voit des éléments que les autres ne voient pas : l'agence est souvent la seule à avoir entendu la demande d'espèces lors d'une visite.

Le silence : ce qu'on ne dit jamais

L'article L561-18 dispose que la déclaration « est confidentielle ». Il est interdit de porter à la connaissance du propriétaire des sommes, de l'auteur de l'opération ou de tiers autres que les autorités de contrôle l'existence et le contenu de la déclaration, et de donner des informations sur ses suites. La même interdiction couvre l'exercice du droit d'opposition. La violation est punie d'une amende de 22 500 euros (article L574-1).

Deux précisions du guide de 2026 sont propres à l'immobilier :

  • si l'agence renonce à l'opération ou rompt la relation après avoir déclaré, la déclaration ne peut en aucun cas être présentée au client comme le motif de la rupture ;
  • la faculté de révéler une déclaration à l'autorité judiciaire ou aux officiers de police judiciaire, prévue par l'article L561-19 pour certains professionnels, ne s'applique pas aux professionnels de l'immobilier.

Le silence vaut aussi envers le vendeur, votre propre mandant. S'il demande pourquoi le compromis tarde, la réponse reste factuelle : le dossier de l'acquéreur est incomplet, des pièces sont attendues.

Ce qui vous protège

L'article L561-22 protège le déclarant de bonne foi : aucune poursuite pour dénonciation calomnieuse ou violation du secret professionnel, aucune action en responsabilité civile, aucune sanction professionnelle, même si les faits ne sont pas établis par la suite. Le guide de 2026 ajoute que Tracfin ne mentionne jamais l'origine de l'information dans ses transmissions, et que le professionnel reste seul juge de la poursuite ou non de la relation d'affaires.

Après la déclaration : ranger à part, garder cinq ans

L'article L561-12 impose de conserver cinq ans les documents relatifs aux clients et aux mesures de vigilance, à compter de la fin de la relation, et ceux relatifs aux opérations, y compris les examens renforcés, à compter de leur exécution. La déclaration elle-même se range à part du dossier de vente, avec un accès limité au déclarant et à la direction : un collaborateur qui ouvre le dossier commercial ne doit pas tomber dessus.

Exemple fictif : l'offre au prix et l'enveloppe

Cas imaginé pour illustrer, inspiré des critères d'alerte publiés par Tracfin. Une maison est en vente à 380 000 euros. Un acquéreur de 24 ans fait une offre au prix, sans prêt. Il est accompagné d'un homme plus âgé, présenté comme « un ami », qui demande si « 30 000 euros peuvent se régler à part ». La négociatrice refuse, note la demande et prévient le gérant, déclarant de l'agence. L'examen renforcé est consigné : l'acquéreur, salarié depuis un an, ne fournit aucun justificatif d'épargne ou de donation. Le gérant déclare sur ERMES avant toute rédaction du compromis, en décrivant la demande d'espèces, le profil et l'absence de justificatifs. Deux semaines plus tard, l'acquéreur renonce. L'agence ne dit rien au vendeur de la déclaration ; elle lui indique seulement que l'acquéreur s'est retiré. Elle conserve l'examen renforcé et la déclaration, séparément.

Se former et former l'équipe

Les personnes qui participent au dispositif doivent être formées à l'embauche puis régulièrement, notamment à la reconnaissance des opérations suspectes (article D561-38-1-1, créé par le décret n° 2026-310) ; notre guide sur la formation LCB-FT obligatoire détaille ce que le décret exige. La formation LCB-FT immobilier suit un dossier de vente de bout en bout : identification du mandant et de l'acquéreur, bénéficiaire effectif, origine des fonds, espèces, déclaration à Tracfin et confidentialité.

Questions fréquentes

Faut-il des preuves avant de déclarer ?

Non. Le texte vise ce que l'agence sait, soupçonne ou a de bonnes raisons de soupçonner. Établir l'infraction est le travail de Tracfin et, le cas échéant, de la justice.

Peut-on déclarer après la signature de l'acte ?

Oui, et c'est même obligatoire si le soupçon apparaît après coup ou si l'opération ne pouvait pas être différée : l'agence informe Tracfin sans délai (article L561-16).

La déclaration bloque-t-elle la vente ?

Pas automatiquement. Tracfin peut s'opposer à l'exécution pendant dix jours ouvrables (article L561-24) ; le guide de 2026 note que ce droit est rarement exercé en immobilier. La décision de poursuivre ou non appartient à l'agence.

Un agent commercial peut-il déclarer lui-même ?

En principe, il signale son doute au déclarant de l'agence. Une déclaration directe par un préposé n'est prévue que dans des cas exceptionnels, notamment d'urgence, avec confirmation par le déclarant (article R561-23).

Que risque l'agence qui ne déclare pas ?

Le défaut de déclaration est un manquement aux obligations LCB-FT, relevé lors des contrôles de la DGCCRF et sanctionné par la Commission nationale des sanctions, qui peut viser l'agence et ses dirigeants.

Sources officielles consultées

Liens ouverts et vérifiés à la date de mise à jour. Service indépendant, sans affiliation avec ces organismes.

Ce guide est une information générale, pas un avis juridique. Vérifiez votre situation auprès de l'autorité compétente ou d'un conseil.

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